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DAAD Paris - Office Allemand d'échanges universitaires
Interview avec M. Olivier Munnich, professeur de langue et littérature grecques à l'Université Paris-Sorbonne Voir les archives

Interview avec M. Olivier Munnich, professeur de langue et littérature grecques à l'Université Paris-Sorbonne

23-05-2017 Témoignages

Les lauréats du programme d’excellence Sorbonne-DAAD témoignent


Dans le cadre de la nouvelle coopération entre l’université Paris-Sorbonne et le DAAD, un programme d’excellence de mobilité a été mis en place. Les premiers lauréats, enseignants-chercheurs et doctorants de la Sorbonne,  pourront partir dès cet été en Allemagne. Vous pourrez découvrir au fil de nos prochaines newsletters leurs profils et projets.

Le premier témoignage nous parvient de M. Olivier Munnich, professeur de langue et littérature grecques à l'Université Paris-Sorbonne :


1/ Monsieur Munnich, vous faites partie de la première promotion des lauréats du Programme d’excellence Sorbonne-DAAD. Pourriez-vous présenter brièvement votre parcours universitaire et académique ?

eNL17_art4_web.jpgJ’ai suivi un cursus de lettres classiques (littératures française, latine et grecque) à l’École normale supérieure et, pour ma thèse sur la lexicologie du Psautier grec, j’ai élargi ma formation à l’hébreu et l’araméen bibliques. J’ai ensuite bénéficié d’un séjour de trois ans à la Fondation Thiers (Paris) : elle offre à de jeunes chercheurs un statut temporaire au CNRS. Après une année ou deux dans l’enseignement secondaire, j’ai obtenu un poste à l’Université Stendhal-Grenoble III où je suis resté quatorze ans (1983-1995) ; j’ai beaucoup apprécié les années que j’ai ensuite passées à l’Université Lumière-Lyon II, comme maître de conférences, puis comme professeur (1995-2001) : les enseignants-chercheurs y étaient rattachés à un puissant centre de recherches (la « Maison de l’Orient méditerranéen ») et, dans mon cas, à un autre centre (l’Institut des Sources chrétiennes).

J’ai été élu en 2001 à Paris-Sorbonne sur une chaire de Littérature religieuse de l’Antiquité tardive. Outre mes fonctions d’enseignement et mon encadrement doctoral, je suis le directeur d’une bibliothèque spécialisée (la « Bibliothèque d’Histoire des Religions », 40 000 volumes, Maison de la Recherche) et celui de l’Équipe « Antiquité classique et tardive » (UMR 81 67, « Orient et Méditerranée »), comprenant une trentaine de chercheurs et d’enseignants-chercheurs et près de 70 doctorants et post-docs.

Les deux années universitaires passées, j’ai bénéficié d’une délégation au CNRS pour me consacrer pleinement à ma recherche. Je dépendais du Centre de Recherches français de Jérusalem. Dans cette ville, j’ai travaillé à la Bibliothèque de l’École biblique et archéologique française tout en suivant de nombreux séminaires à l’Université hébraïque de Jérusalem et en y donnant quelques conférences.

2/ Qu’est-ce qui a suscité, dans un premier temps, votre intérêt pour l’Allemagne et pour la langue allemande ?

Dans le domaine qui est le mien (les études bibliques, le judaïsme de l’époque du Second Temple, les textes de Qumrân, la littérature patristique), l’érudition allemande est une référence absolue. Ne connaissant pas l’allemand, j’en ai débuté, dans les années quatre-vingt, l’étude à l’Institut Goethe de Paris ; j’avais environ trente ans. J’ai aussi suivi un cours d’été dans le même Institut mais à « Berlin-ouest » (1984) en vivant chez l’habitant. Il est difficile de commencer tardivement l’apprentissage d’une langue, mais j’étais aidé dans mon apprentissage par la connaissance du latin.

3/ A quel moment de votre carrière et dans quel cadre êtes-vous entré en contact avec des collègues allemands ? Ces contacts ont-ils modifié votre approche de vos thèmes de recherche ?

J’aborde ici un point central dans ma vie intellectuelle et, plus encore, dans mon existence en général. Quand je cherchais un poste dans le supérieur, j’avais posé une candidature à une bourse Alexander von Humboldt ; la réponse favorable est arrivée en même temps que l’obtention d’un poste à Grenoble. J’ai donc demandé et obtenu d’étaler ma bourse Humboldt sur de nombreux étés à partir de 1984 : 24 mois de bourse répartis sur six années, à raison de quatre mois par an.

Dans mon domaine de recherche (les traductions grecques de la Bible), la référence absolue est le Septuaginta-Institut de Göttingen, rattaché à son Akademie der Wissenschaften. J’y ai donc été accueilli en 1984 par le Pr. Robert Hanhart, un grand savant d’origine suisse, à l’accent et au langage difficilement compréhensibles de ses étudiants eux-mêmes ! J’ai beaucoup appris de lui, mais l’essentiel a, pour moi, été ailleurs : avec Detlef Fraenkel, un des chercheurs de l’Institut, j’ai développé une de ces collaborations et amitiés qui orientent toute une vie. J’ai trouvé chez lui une intelligence des manuscrits mais aussi de la critique et de l’histoire des textes que je n’ai jamais rencontrée ailleurs durant toute ma vie.

Voilà quarante ans que je fréquente le Septuaginta-Institut et que je me rends, au moins une fois par an, à Göttingen. Rarement la pratique d’une langue aura autant été réduite à un échange avec une seule personne. Des milliers d’heures de discussion sur mon matériel, des centaines de pages échangées par lettres et par courriels. Il y a quelques années, cet ami a perdu la vue (maladie de la macula). Pourtant, je poursuis avec ce collègue les échanges les plus techniques, car il conserve tous les éléments dans la tête.

Mon travail avec ce collègue a constitué l’échange intellectuel le plus important de toutes mes années de recherche. J’ai écrit et fait paraître en Allemagne une édition critique - Susanna-Daniel-Bel et Draco iuxta LXX Interpretes et iuxta « Theodotionem ». Editio secunda partim nova partim aucta Versionis iuxta LXX interpretes textum plane novum constituit Olivier Munnich, in Septuaginta.Vetus Testamentum graecum Auctoritate Academiae Scientiarum Gottingensis editum, t. XVI.2, Göttingen, 1999. Elle comporte une préface en allemand de plus de cent pages. Je dois beaucoup à mon collègue pour la reformulation allemande de mon texte et, plus globalement, pour le travail d’éditeur que j’ai appris de lui.

J’ai beaucoup travaillé en Suisse, en Italie et en Israël, mais l’expérience la plus marquante pour moi est allemande. Parmi les titres que la vie m’a donnés, rares sont ceux auxquels je tiens plus que celui de « Mitarbeiter des Septuaginta-Unternehmens ».

4/ Quels sont vos objectifs et vos missions durant votre séjour de trois mois en Allemagne ? En quoi cette mobilité est-elle déterminante pour l’avancée de vos recherches ?

La vie fait que c’est en Allemagne que je produis le plus et le mieux. Pourtant, la situation est pour moi paradoxale : pendant des décennies, j’ai avec ce collègue étudié les traductions grecques par rapport au texte « massorétique », c’est-à-dire au texte reçu de la Bible hébraïque. Spontanément nous envisagions celui-ci comme le modèle des traducteurs ; mon collègue y était également enclin par la confiance en l’hebraica veritas, naturelle à tout Protestant. Or, mon travail, en particulier ma recherche menée durant deux ans à Jérusalem, me persuadent que le texte grec reflète un modèle sémitique plus ancien que le texte massorétique. C’est cette enquête que j’avancerai cet été en Allemagne. Elle débouchera sur un livre (en français) consacré à la Préhistoire littéraire du livre de Daniel. En marge de cet ouvrage, je dois rédiger, en français aussi, un commentaire de mon édition critique dans lequel j’explique les choix que j’y ai faits. Il paraître en Allemagne dans la collection des Mitteilungen des Septuaginta-Unternehmens. Pour ce second travail, je m’entretiendrai régulièrement cet été avec D. Fraenkel, cet ami de quarante ans, devenu presque un frère.

5/ Dans un contexte plus large, quelle plus-value représente à votre avis un séjour en Allemagne pour un enseignant-chercheur français ?

Dans mes matières, la taille d’un Institut allemand est optimale ; s’y ajoute le fait qu’il s’adosse toujours à des bibliothèques de qualité. Je souhaite aussi mentionner les précieux échanges, formels et informels, avec mes collègues allemands.

Sur ce plan, je suis redevable à mes doctorants : depuis dix ou quinze ans, ils ont été magnifiquement reçus par mes collègues, le Pr. Volker Drecoll, Evangelisch-theologische Fakultät de l’Eberhard Karls Universität Tübingen, le Pr. Christoph Markschies, Humboldt Universität zu Berlin, le Pr. Martin Wallraff, Evangelisch-theologische Fakultät, Ludwig-Maximilians Universität München. Je songe au suivi académique qu’ils ont reçus mais aussi à tout le soutien relatif aux aspects matériels d’un séjour à l’étranger (aide à trouver un Studentenwohnheim, etc). J’admire vraiment l’accueil que mes collègues allemands réservent à nos doctorants et post-docs.

Par l’intermédiaire de ces doctorants, j’ai moi-même noué ensuite des contacts avec ces collègues : projet européen V. Drecoll - O. Munnich « Christentum im Diskurs im 4. Jahrhundert / Le discours théologique au IVè siècle » (non retenu) ; Gedächtnisvorlesung der Gertrud-und-Alexander-Böhlig-Stiftung (« Hellenismus – Judentum – Christentum. Zu den Grenzen zwischen den Religionen im 2. Jahrhundert ») à Tübingen en 2015, Beiratsmitglied des Akademienvorhabens Die alexandrinische und antiochenische Bibelexegese in der Spätantike (depuis 2013). Sorbonne Universités a établi deux partenariats privilégiés avec Oxford et la LMU München ; après les workshops que j’ai organisés avec Oxford (2016), je compte engager, en collaboration avec le Pr. M. Wallraff, un partenariat avec la LMU concernant l’autre facette de mon travail (les écrits des Pères de l’Église).

Dans mon domaine de recherches, il me semble que nous partageons - universitaires allemands et français - des méthodes de travail (primat de la philologie, de l’étude des textes), nous distinguant en cela de l’histoire des mentalités, pratiquée par les Anglo-saxons ; sur d’autres points, nous nous complétons (accent sur la Textgeschichte, la Formgeschichte outre-Rhin, sur la logique littéraire de la réécriture des textes en France). En somme, par rapport aux domaines qui sont les miens, le « couple franco-allemand »  se porte bien !

Monsieur Munnich, nous vous remercions pour vos réponses et nous vous souhaitons un excellent séjour en Allemagne.


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